Programme de salle Bartleby

    Bartleby
    D’APRÈS LA NOUVELLE DE Herman Melville
    CRÉATION COLLECTIVE DIRIGÉE PAR Katja Hunsinger et Rodolphe Dana

    Du 1er au 17 avril 2022

    du lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h30
    relâche le mardi 
    Durée : 1h15– Salle Mehmet Ulusoy

    AVEC
    Rodolphe Dana
    Adrien Guiraud

    TRADUCTION 
    Jean-Yves Lacroix

    SCÉNOGRAPHIE
    Rodolphe Dana
    avec la collaboration artistique de
    Karine Litchman

    LUMIÈRE 
    Valérie Sigward

    SON 
    Jefferson Lembeye

    COSTUMES 
    Charlotte Gillard

    CONSTRUCTION DU DÉCOR 
    Éric Raoul

    Bartleby, le scribe est publié aux éditions Allia.

    Production Théâtre de Lorient – CDN.
    Coproduction Scène nationale d’Albi ; Théâtre du Champ au Roy, scène de territoire, Guingamp.

    Entretien avec Rodolphe Dana

    Comment se situe Bartleby dans votre parcours de metteur en scène ?

    Ce choix est peut-être lié à ma découverte du monde de l’entreprise en prenant la direction d’un théâtre (le Centre Dramatique National de Lorient) mais il a surtout fait écho à une expérience récente : l’accueil au théâtre, via une association, de femmes artistes afghanes. Face à leur histoire dramatique et à leur exil, on s’est sentis un peu démunis. On s’est confronté à une forme d’interrogation récurrente à savoir comment les aider ? Et que veut dire aider son prochain ?
    Tout cela a nourri notre questionnement et notre travail sur scène : qu’est-ce qui nous sépare les uns des autres ? Quelles sont nos limites à vouloir secourir l’autre quand celui-ci, en l’occurrence Bartelby, ne souhaite pas être secouru. Quelle reconnaissance attend-on ? Qu’est-ce que c’est que donner, sans espoir de réciprocité ? Certaines différences sont-elles irréductibles ? C’est tout ce mystère-là qui m’intéresse. 

    Quel est le fil rouge de votre adaptation ?

    On peut faire une lecture politique du texte où la désobéissance de Bartelby serait une mise en question de la société libérale et capitaliste. En refusant de faire ce pour quoi il a été employé, Bartelby fait courir le risque à une entreprise parfaitement huilée de dysfonctionner. Mais c’est surtout la question de l’altérité qui a retenu notre attention. Et ce, du point de vue du patron, parce que Bartelby reste une énigme qui révèle quelque chose chez ceux qui le regardent. Il est impossible d’expliquer complètement son comportement. Vouloir le faire fermerait l’imaginaire des spectateurs. Or au contraire, nous voulions qu’en sortant du spectacle, chacun ait sa version. Qu’est-ce qui fait que j’ai envie que l’autre me ressemble ? Qu’est-ce que l’autre révèle chez moi de part de folie ou de secrets enfouis ? En effet on va finir par se demander qui est le plus fous des deux, de l’employé ou de son patron, avec sa frénésie de produire et son appât du gain. Dans une époque où on est de plus en plus cloisonné, dans des communautarismes ou des typologies rigides et binaires, cela m’intéressait de montrer ce patron qui essaie d’aller vers l’autre, de le comprendre. Malheureusement parfois il n’y a rien à comprendre et c’est ça qui le rend fou. 

    Quelle transposition avez-vous opéré sur le texte de Melville pour le rendre théâtral ?

    On a voulu dépasser l’image connue du personnage et inventer notre Bartelby. Si on en fait une présence immobile et fantomatique dès le début, finalement tout est dit, il n’y a pas de surprise. Pour avoir une dramaturgie qui évolue jusqu’à la rigidité cadavérique, il nous fallait partir d’un Bartelby, employé modèle, animé d’une forme de vitalité désordonnée, qui allait être broyé par une tâche répétitive et absurde – les copistes sont les ancêtres de la photocopieuse ! – jusqu’à s’éteindre petit à petit. D’où cette recherche du burlesque au début, où nous avons créé quelques scènes qui racontent sa maladresse. Son comportement provoque d’abord de la surprise ; la surprise devient de la stupéfaction, puis de la sidération, puis de l’horreur. 
    Dans le texte de Melville, le patron est assis, il est calme et fait beaucoup d’introspection et Bartelby se cache derrière un paravent : c’est assez cérébral et statique. Nous avons cherché à ramener du corps sur scène. Le patron que j’interprète partage avec le public ses doutes, ses incertitudes, ses moments de perdition aussi. Bartelby va finir par se figer et devenir une force d’inertie au centre, à vue et face au public, et c’est le patron qui prend en charge la dimension physique et corporelle, selon un crescendo qui le conduit vers une forme de folie à cause de cette incompréhension qui perdure. 

    Quelles ont été les défis pour faire exister ce duo si singulier ? 

    Comment créer une relation avec quelqu’un qui n’en veut pas, que ce soit un personnage ou un acteur ? On s’est servi de cette difficulté comme point de départ : à partir de cette résistance de Bartleby à jouer le jeu, le patron doit construire, imaginer des plans, des subterfuges pour continuer à raconter l’histoire.  Et cela les rapproche. C’est comme ça qu’on arrive à trouver une forme de lien. 
    Le comportement de Bartelby génère du suspens : jusqu’à la fin le public espère qu’il va dire quelque chose et s’expliquer. À partir du moment où on a trouvé le canevas d’ensemble, tout ce qui peut en sortir ou créer des accidents est bon à prendre. Il peut me surprendre par ses entrées par exemple : parfois il va surgir d’une plante ou apparaître soudain devant moi. On essaie de protéger la vulnérabilité et l’hypersensibilité du patron qui veut préserver le cadre de son bureau et craint le moindre changement. Notre travail reste un théâtre d’acteurs au présent.

    Bartelby n’est-il pas davantage une figure d’expérimentation qu’un personnage ?

    Gilles Deleuze disait que c’était une figure du néant. Alors qu’Achab dans Moby Dick était une volonté de néant, la puissance inconsciente de l’homme qui veut en finir, même s’il est animé par la colère et la vengeance, Bartelby serait plutôt un néant de volonté. Il pose la question du désir : est-ce qu’on peut vivre sans désir ? Bartelby est un texte court qui correspond aussi à une forme de disparition d’un écrivain qui va vers le silence. C’est l’une des dernières œuvres de Melville. Moby Dick ne connaît pas, à l’époque de sa sortie, le succès qu’il a aujourd’hui. Melville finit inspecteur à la douane, il n’est pas reconnu en tant qu’écrivain. Ce texte a pourtant inspiré beaucoup d’écrivains et de philosophes des décennies plus tard, que ce soit Kafka, Beckett ou Cioran. C’est l’une des premières œuvres où l’on quitte le psychologique, où l’on n’a pas de réponse à l’énigme posée par le personnage, comme dans L’Étranger de Camus.

    Quels sont les échos de l’œuvre aujourd’hui pour vous ?

    Bartelby est un être humain qui n’arrive pas à exister en tant qu’être humain. C’est ça qui peut résonner aujourd’hui où l’on est défini par ce que l’on fait, par notre travail. C’est peut-être pour ça qu’il y a tant de gens qui veulent faire des retraites, de la méditation ou du jeûne, pour revenir à l’essence de l’existence. Or Bartelby ne peut être défini par son travail, il est ce qu’il est, au sens sartrien du terme, et le patron ne sait plus quoi faire de lui. Sans travail, sans production, sans efficacité peut-on exister ou pas ? C’est la question que pose Melville. 

    Propos recueillis par Olivia Burton, novembre 2021

    Katja Hunsinger 

    Katja Hunsinger a suivi une formation de journalisme en Allemagne. Elle est licenciée en études théâtrales de l’Université de Strasbourg et poursuit sa formation de comédienne à la classe libre du Cours Florent. Elle y rencontre Éric Ruf qui la fait jouer dans Du Désavantage du vent (1998) et Les Belles Endormies du bord de scène (1999).

    En 2002, elle fonde le Collectif Les Possédés avec Rodolphe Dana. Ensemble, ils créent plusieurs spectacles dans lesquels elle joue également : Oncle Vania d’Anton Tchekhov (2004), Le Pays lointain (2006) et Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce (2007), Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst (2009), Bullet Park de John Cheever (2011), Platonov d’Anton Tchekhov (2014), Le Coup droit lifté de Marcel Proust d’après Marcel Proust (2016) et Le Misanthrope de Molière (2018). En 2014, elle met en scène Rodolphe Dana dans Voyage au bout de la nuit d’après le roman de Louis-Ferdinand Céline.

    Katja Hunsinger est lauréate de la Fondation Beaumarchais avec sa pièce Au beau milieu de la forêt, publiée aux Impressions Nouvelles, qu’elle met en scène au Théâtre Monfort, à la scène nationale d’Aubusson et au Théâtre de Nîmes (2014). Membre du Collectif Artistique du Théâtre de Lorient, elle écrit et met en scène Imagine, une création sur l’errance des migrants, avec douze adolescents amateurs dans le cadre du Festival Eldorado, consacré à la jeunesse (2017). Elle a également écrit une pièce sur Luigi Tenco, Una vita inutile, présentée au Théâtre de la Bastille (2015). Elle poursuit ce travail d’écriture autour du chanteur italien et crée Éclipse à Lorient en novembre 2019.

    En 2021, pour la 5e édition du Festival Eldorado, elle crée Big Bang, réinventant, avec de jeunes comédiens amateurs, une « autre Génèse ».

    La même année, elle participe à la création Feuilleton Bovary d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et Scrooge d’après Un chant de Noël de Charles Dickens. En mars 2022, elle met en scène le roman en vers libres du lorientais Joseph Ponthus, À la ligne aux côtés de Julien Chavrial.

    Rodolphe Dana  

    Après des études au Cours Florent, Rodolphe Dana devient l’un des premiers compagnons de route d’Éric Ruf et de la Compagnie d’Edvin(e). En 1997, il participe à la création Du Désavantage du vent au CDDB. Il y joue ensuite dans Marion de Lorme de Victor Hugo mis en scène par Éric Vigner (1998) et dans Décameron d’après l’œuvre de Giovanni Boccaccio mis en scène par Bérangère Jannelle 2000). En 2001, il co-écrit et joue dans Egophorie, au Volcan, scène nationale du Havre. Il joue ensuite dans Cave Canem, pièce conçue par deux danseurs, Annie Vigier et Franck Apertet (2002) et Saison païenne, adaptée d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud mis en scène par Cyril Anrep (2004). En 2008, il dirige la création collective Hop-là ! Fascinus ! qui réunit le Cheptel Aleïkoum, la Compagnie Octavio et le Collectif Les Possédés au Théâtre du Peuple, Bussang.

    En 2002, avec Katja Hunsinger, il fonde le Collectif Les Possédés, avec l’envie de « prospecter, creuser, interroger ce que nos familles, ce que nos vies font et défont, ce qui rend si complexe et si riche le tissu des relations humaines qui enveloppe nos existences ». Ainsi, pour les textes qu’il monte, le collectif creuse l’écriture : c’est d’abord l’approche par une vue d’ensemble qui s’affine en fonction de la richesse des regards de chaque acteur, du degré d’intimité créé avec la matière en question et de la singularité des perceptions de chacun. Une aventure intérieure collective vers les enjeux cachés d’un texte, ses secrets et ses mystères. Approcher l’auteur et son œuvre pour, alors, s’en détacher, se délivrer de sa force et de son emprise afin de faire apparaître sa propre lecture, son propre théâtre. Les membres du Collectif se connaissent depuis longtemps, presque tous sont issus du Cours Florent et la relation étroite qui les unit sert un jeu qui laisse la part belle à leurs propres personnalités. C’est certainement leur marque de fabrique : un théâtre qui privilégie l’humain et la fragilité qui le constitue. C’est donc assez naturellement que des auteurs comme Jean-Luc Lagarce ou Anton Tchekhov, grands explorateurs de la condition humaine de leurs époques respectives, prennent place dans le répertoire du Collectif.

    Rodolphe Dana signe en effet sa première mise en scène avec Oncle Vania d’Anton Tchekhov (2004) dans laquelle il tient le rôle d’Astrov. Puis il dirige les créations suivantes : deux pièces de Jean-Luc Lagarce, Le Pays lointain dans laquelle il tient le rôle de Louis (2006) et Derniers remords avant l’oubli dans laquelle il joue le rôle de Pierre en alternance avec David Clavel (2007) ; Loin d’eux de Laurent Mauvignier qu’il interprète seul en scène et met en scène avec David Clavel (2009) ; Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst où il tient le rôle de Merlin (2009) ; Bullet Park d’après John Cheever (2011); Tout mon amour de Laurent Mauvignier (2012) ; Voyage au bout de la nuit d’après le roman de Louis-Ferdinand Céline (2014) ; Platonov d’Anton Tchekhov dans laquelle il joue le rôle-titre (2014) et Le Coup droit lifté de Marcel Proust d’après le roman Du côté de chez Swann de Marcel Proust (2016).

    Depuis 2016, il dirige le Théâtre de Lorient, Centre dramatique national. Il y crée Price d’après le roman de Steve Tesich (2017), Le Misanthrope de Molière dans lequel il joue le rôle d’Alceste (2018), Feuilleton Bovary d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et Scrooge d’après Un chant de Noël de Charles Dickens (2021). En septembre 2019, il crée Jules César de William Shakespeare à la Comédie-Française.

    Autour du spectacle 

    Dimanche 10 avril
    → Rencontre avec l’équipe artistique,  à l’issue de la représentation

    Dimanche 17 avril
    → représentation en audiodescription avec Accès Culture

    Informations pratiques

    NAVETTES RETOUR

    La navette retour vers Paris
    Du lundi au vendredi, une navette est mise en place à l’issue de la représentation, dans la limite des places disponibles.

    Elle dessert les arrêts :
    Porte de Paris (métro ligne 13), La Plaine Saint-Denis, Porte de la Chapelle, La Chapelle, Stalingrad, Gare du Nord, République, Châtelet
    Tarif : 2 €.
    Réservation à la billetterie avant le spectacle.

    La navette dionysienne
    Le jeudi, si vous habitez à Saint-Denis, une navette gratuite vous reconduit dans votre quartier. Merci de réserver au 01 48 13 70 00 ou à la billetterie avant le spectacle.

    LE RESTAURANT « CUISINE CLUB »
    est ouvert une heure avant et après les représentations et tous les midis en semaine.
    Réservation conseillée : 01 48 13 70 05.

    LA LIBRAIRIE DU THÉÂTRE
    est ouverte avant et après les représentations.
    Le choix des livres est assuré par la librairie Folies d’Encre de Saint-Denis.
    Un vestiaire gratuit est à votre disposition.